Par Louis Thomas Federspiel | publié le 18-04-2024 à 08:46
Chauffage : quel marché pour le poêle de masse ?
En novembre dernier, nous avons consacré un article au poêle de masse pour expliquer le fonctionnement de ce type de chauffage encore largement méconnu en France. Comme le sujet nous a passionnés, nous avons décidé d’y revenir en nous penchant cette fois sur l’histoire du poêle de masse et son marché, le tout avec l’aide de Stéphanie Belle, de la société Mélèze, partenaire du Réseau Proéco Energies, qui nous a également présenté l’histoire singulière de cette petite marque française qui monte.
Les origines du poêle de masse sont à rechercher dans les thermes grecs et romains de l’antiquité dont les sous-sols étaient parfois aménagés en chaufferie : un foyer alimenté au charbon de bois chauffait toute la dalle du bâtiment grâce à la circulation laminaire des fumées. La dalle jouant le rôle de masse d’accumulation et le sous-sol formant un circuit pouvant capter la chaleur de la fumée sur son chemin vers l’extérieur. Le principe est exactement le même dans un poêle de masse actuel et de nombreux pays ont cultivé cet héritage. En Europe du Nord ou de l’Est, le poêle de masse est nettement plus répandu que chez nous. L’Allemagne ou la Hongrie sont par exemple des marchés porteurs, preuve que le poêle de masse est un chauffage pertinent dans des régions où les hivers peuvent être rudes. Il existe d’ailleurs plusieurs écoles : le poêle de masse de type scandinave et de type autrichien qui se distinguent par quelques différences au niveau de l’arrivée d’air, de la chambre de combustion et du parcours des fumées.
Un marché de niche…
En France, cette technique a été oubliée, raison pour laquelle le poêle de masse représente chez nous un marché de niche avec à peine 2 000 unités par an. Pour autant, Stéphanie Belle nous confirme que l’activité de Mélèze se fait presque exclusivement en France. En tout cas, pour le moment. « Nous avons fait quelques ventes en Suisse et nous venons de signer un partenariat avec la Belgique. Nous espérons aussi pouvoir nous ouvrir aux pays de l’Est, mais nous commençons seulement à étudier la question. » Certes, ces marchés sont plus disputés que le marché français, mais Mélèze pourra miser sur le prestige du Made in France et sur le charme de ses produits : « nous sommes actuellement les seuls à proposer cette forme cylindrique face à des produits concurrents très rectangulaires », mais la demande du marché intérieur a longtemps été considérée comme suffisante avec 93 poêles vendus en 2023.
… pour consommateurs exigeants
« Pour faire connaître le poêle de masse, aussi bien auprès du public que des professionnels, nous avons beaucoup investi en publicité. À ce stade, la clientèle type du poêle de masse est formée par un public initié, souvent d’anciens urbains avec un pouvoir d’achat élevé, des gens avec de fortes convictions écologiques et qui apprécient l’idée d’un chauffage complètement autonome pouvant même se passer d’électricité. » Pour imposer le poêle de masse, il faut d’abord être didactique à l’égard des clients potentiels, mais aussi à l’égard des professionnels, d’autant que Mélèze entend faire valoir plusieurs arguments : « Nous sommes le seul fabricant à proposer des poêles de masse prêts à poser et nous avons le meilleur rapport poids/puissance du marché européen. Nos poêles sont en effet très légers puisque notre plus petit modèle pèse moins de 600 kg alors qu’il faut généralement compter une tonne pour le plus petit modèle chez nos concurrents. Généralement, les autres poêles du marché sont in situ, ce qui signifie qu’ils sont construits au domicile du client, à l’endroit précis de leur implantation. Il y a un autre acteur français qui produit des poêles de masse en béton réfractaire fabriqués en usine, mais qui requièrent tout de même de la maçonnerie lors de l’installation. Ensuite, il y a de grands acteurs internationaux comme Tulikivi et NunnaUuni qui proposent des poêles scandinaves en Stéatite. » Comme le montre la photo illustrant l'encadré ci-dessous, les poêles Mélèze sont livrés en deux parties qui n'ont qu'à être assemblées, mais ils sont bel et bien construits en atelier, ce qui permet évidemment de contrôler de plus près la qualité du poêle. « Il nous est déjà arrivé d’intervenir en expertise sur des poêles de masse où l’on n’avait pas prévu une trappe de ramonage suffisante, ou avec un parcours de fumée compliqué qui générait une accumulation de suie rendant le ramonage impossible et le poêle finalement inutilisable au bout de 3 ou 4 ans seulement. Sur nos produits, il y a une trappe de ramonage sur le dessus très simple à retirer. »
Particularismes locaux
Nous l’avons dit, le poêle de masse est un mode chauffage qui permet de faire face à des hivers rudes. C’est la raison pour laquelle on en trouve autant en Allemagne et plus généralement en Europe du Nord et de l’Est. Pourtant, en France, c’est la Bretagne et ses hivers doux qui s’est imposée comme l’une des régions les plus porteuses pour Mélèze. « La Bretagne a décollé très fort. Sans doute parce que les Bretons ont une sensibilité écologique particulière. La douceur de leurs hivers est peut-être une autre explication : ça ne leur fait pas peur d’installer ce type de poêle avec de faibles puissances. Ensuite, il y a la région Rhône-Alpes, notamment l’Ardèche et la Drôme, c’est vraiment notre jardin. Nous y avons installé beaucoup de poêles parce que c’est notre secteur, sans oublier l’importance du facteur écologiste. Enfin, il y a le nord-est de la France qui n’est pas très réceptif à nos produits pour le moment. Pourtant, on connaît très bien le poêle de masse là-bas, mais c’est le terrain de prédilection du poêle de masse en faïence. »
La reconnaissance du poêle de masse
Nous l’avons abordé en détail dans notre premier article consacré au poêle de masse, l’un des principaux obstacles à son développement est sa non-reconnaissance comme moyen de chauffage principal d’une maison neuve pour lequel la réglementation impose une régulation automatique en fonction de la température intérieure. La nécessité de ce dispositif pour le poêle de masse est contestée étant donné sa capacité à s’autoréguler naturellement. À noter toutefois qu’il existe un système programmable de rideaux occultants qui est un pis-aller permettant de faire varier la diffusion de la chaleur en fonction des besoins. Si la pertinence technique de ce dispositif est discutée, il permet au moins de satisfaire la réglementation et d’envisager le poêle de masse comme chauffage principal d’un logement neuf.
Toujours est-il que Stéphanie Belle le confirme : « on sent une contraction du marché liée à la non-reconnaissance du poêle de masse comme moyen de chauffage principal. De ce fait, il reste un peu assimilé aux poêles à bois ou à granulés qui sont souvent des chauffages d’appoint. Pour tenter de faire bouger les lignes, nous appartenons à l’Association française du poêle maçonné artisanal qui essaye de faire reconnaître le poêle de masse comme un mode de chauffage à part entière. Ils sont même en train de monter une formation pour faire reconnaître le métier de poêlier ».
La question des aides
Un premier défi auquel s’ajoutent les changements incessants dans la politique d’aide à la rénovation énergétique : « L’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) a lancé il y a 2 ans un grand plan pour démocratiser l’usage du bois avec les chaudières notamment, parce qu’il est vrai que ce sont des appareils qui offrent de très belles performances, qui sont automatisés et qui répondent aux différentes normes et réglementations. Mais ensuite, on voit le pouvoir exécutif qui fait marche arrière avec des déclarations de notre président en faveur du tout pompe à chaleur et des aides au bois qui marquent le pas. C’est décourageant et déroutant. Nous sommes donc entrés en contact avec l’ADEME et nous travaillons aussi avec le Fonds Air Bois parce que certaines localités veulent bannir tout ce qui est chauffage à bois ouverts, cheminées ouvertes, etc. et inciter les gens à les remplacer par des produits performants. Il existe des primes intéressantes qui sont cumulables avec les autres aides. C’est donc un levier à ne pas négliger mais l’inconvénient, c’est qu’il faut que le poêle soit revalidé tous les deux ans dans des centres d’essai, ce qui est très coûteux… »
On le voit, en dépit de ses qualités et de son potentiel économique, le poêle de masse a encore quelques barrières à franchir. Un acteur comme Mélèze y travaille avec conviction. Laissons d’ailleurs Stéphanie conclure en précisant que « le poêle de masse, ça peut sembler paradoxal, mais il correspond bien notre mode de vie actuel. On fait une flambée avant de partir travailler le matin, ce qui ne prend que 5 minutes, et l’on peut ensuite quitter la maison sans risque. En rentrant le soir, on retrouve une maison qui aura été maintenue en température toute la journée » avec en prime le confort de la chaleur douce et enveloppante propre au poêle de masse.
Les origines de Mélèze
L’entreprise Mélèze est née en 2016, mais l’histoire commence dès 2005 lorsque Nicolas Buisson, chaudronnier de son état, s’attelle à la rénovation d’un alambic à huiles essentielles dans la Drôme provençale. Sa chambre de combustion cylindrique entièrement tapissée de brique réfractaire lui demande beaucoup d’efforts et l’intrigue. Une fois son travail terminé, les premiers essais de combustion révèlent l’incroyable efficacité du dispositif : le rayonnement du feu est réfléchi par les parois vers le centre du foyer ce qui le fait monter en température rapidement. Il entreprend alors de réaliser son premier poêle de masse. L’une des difficultés sera de sourcer des briques gironnées permettant la forme cylindrique. En 2016, au moment du départ à la retraite de Nicolas Buisson, Fabrice Hilaire et l’un des anciens salariés de l’entreprise reprennent l’affaire et développent l’activité poêle de masse avec passion en passant d’une production d’un poêle par mois à trois par semaine ! Aujourd’hui, Fabrice Hilaire dirige toujours l’entreprise et l’équipe compte une quinzaine de collaborateurs.
Les poêles de masses Mélèze se positionnent clairement comme des produits haut de gamme, ce sont même aujourd’hui les plus chers du marché en raison de leur fabrication française, comme nous l’explique Stéphanie : « Il faut une centaine d’heures à l’un de nos cinq ouvriers poêlistes pour fabriquer un poêle. Ils en sortent trois par semaine. C’est donc une production artisanale très soignée. »
Et en 2021, Mélèze rejoint le Réseau Proéco Énergies. « Notre entrée dans le réseau s’est faite par Bruno Drigo qui est un membre quasiment historique. Il était déjà installateur de poêles Mélèze avant même que Fabrice ne rachète l’entreprise. Il y a 3 ans, il nous parle de ce réseau d’artisans qui pourrait nous être bénéfique. Nous avons rencontré son président, Daniel Suzenne, et nous avons été séduits par le système. Puis, après les premières réunions, nous avons été d’autant plus conquis par les valeurs du réseau. Pour nous, le Réseau Proéco Énergies, c’est une belle histoire. Ça nous a vraiment permis de développer notre activité vers les installateurs de manière rapide et l’on ne s’y attendait pas. Quand on s’est lancé il y a trois ans, on s’est dit que si on faisait 10 % la première année, ce serait extraordinaire, 20 % au bout de deux ans et 30 % au bout de trois ans. Et là, on a plus de 65 % de nos installations qui sont faites par des installateurs membres. On a eu un très bel accueil dans le réseau. Ils sont sensibles au fait que l’on soit partenaire. D’ailleurs, je le vois nettement quand je fais du démarchage téléphonique ou en présentiel dans les zones où il n’y a pas d’installateur Proéco, je ne suis pas du tout bien accueillie. On m’envoie sur les roses en me disant : “on ne vous connaît pas et les gens ne connaissent pas le poêle de masse”. Ou alors ils ont cette image d’un produit très imposant, ils n’écoutent pas le discours. Alors que les installateurs du réseau, quand on les appelle, ils se souviennent de nous avoir croisés aux réunions. On a une trentaine de membres qui sont clients et pour nous, vraiment, c’est une belle découverte. »
Merci à Stéphanie Belle de la société Mélèze pour sa disponibilité et ses nombreuses précisions sur l’histoire et le marché du poêle de masse.
